Dans quelle mesure Œdipe peut-il être perçu comme un héros dans la pièce de Sophocle?

Le mot « héros » est chargé des divers sens qui lui ont été octroyés au fil du temps particulièrement dans le genre théâtral. Dans l’Antiquité et la mythologie, le héros est un demi-dieu divinisé après la mort. Dans l’épopée, c’est un guerrier d’une exceptionnelle. Aujourd’hui, on appelle ‘héros’ le personnage principal d’une œuvre narrative et, de manière générale, ce dernier se distingue par ses qualités extraordinaires. Dans la pièce de Sophocle, Œdipe doit-il être considéré comme le héros ? Dans notre argumentation, nous verrons dans un premier temps les éléments pouvant nous inciter à voir Œdipe comme le héros, ensuite nous nuancerons cette vision en étudiant les contradictions chez ce personnage, et enfin, nous verrons dans quelle mesure Œdipe n’est qu’un des héros de la pièce.De prime abord, on peut considérer Œdipe comme héros puisque Sophocle lui-même le présente comme tel dans la pièce. Il domine au niveau de la prise de parole: au prologue ainsi qu’aux premier et quatrième actes, Sophocle lui octroie la réplique initiale. De plus, il occupe la scène durant la quasi-totalité de la pièce, sauf à trois reprises : au début du second épisode, au début du troisième acte et brièvement au début du cinquième épisode. Et même absent, il demeure l’objet des discussions. Quelques instances dans la pièce sont: ‘‘Créon: On m’apprend…que notre roi Œdipe’’; Le Corinthien: ‘‘Où est donc le palais d’Œdipe, votre roi?’’; Le messager: ‘‘…à ce moment Œdipe, hurlant, tombe au milieu de nous’’. Toute l’action dans Œdipe Roi se déroule au fil des dialogues qu’Œdipe mène avec d’autres personnages.En outre, Œdipe possède également toutes les caractéristiques du héros. En effet, il incarne les valeurs: l’appui des devins, l’intelligence et le courage. Parlant du courage, il a accompli l’exploit répondre à l’énigme du Sphinx au risque de périr. Valeureux au combat, il ose s’attaquer seul au chariot du roi accompagné de ses gardes – et vainc. Enfin, il fait preuve d’abnégation, semblant prêt à sacrifier sa position et son statut pour la ville en proposant de s’exiler lui-même si jamais l’on découvrait qu’il était lié au meurtre de Laïos. Œdipe, roi, est perçu comme un modèle dans la cité de Thèbes. C’est le cas de Coryphée qui ponctue ses répliques de «roi», Créon qui désigne «notre roi Œdipe», et Jocaste qui l’appelle «seigneur». Œdipe devient un exemple à suivre, l’incarnation d’un idéal. Ainsi, tout revient à Œdipe, moteur de l’action, catalyseur. C’est lui qui sert de bouc émissaire à Sophocle. Sans Œdipe, pas de mythe de héros pour construire une tragédie pour Sophocle. C’est un héros symbolique : dire ‘Œdipe’ revient à faire référence à toute son histoire ainsi qu’aux différentes interprétations qui en ont été faites, renvoyant à un socle de culture commun baux spectateurs. Œdipe est finalement un héros fédérateur, unifiant une communauté autour des mêmes références.Même s’il représente la sagesse supérieure, Œdipe est présenté dans la pièce comme l’archétype de l’horreur absolue. Œdipe brille dans un triple rôle: ‘régicide’, ‘parricide’, ‘inceste’; commet des crimes qui perturbent l’ordre du monde et le souillent – peste. Dès lors. De plus, il n’est pas sujet de l’action, maitre de son destin. Il ne fait que subir les prophéties énoncées par les dieux, il n’est qu’un pion dans leurs plans. En quête de connaissance de soi, Œdipe n’a rien d’héroïque puisqu’il est bien le dernier à découvrir la vérité sur ses origines. C’est davantage un martyre – rôle renforcé par l’automutilation -, une victime du destin. Ainsi, tout spectateur plaindrait Œdipe, le considérerait même comme un être dans le besoin. Le rôle d’Œdipe serait donc celui d’un anti-héros détestable le mauvais exemple pour l’audience.Finalement, les personnages de la pièce se comportent avec Œdipe comme ils le feraient avec un enfant. Mis à part la ville de Thèbes lui portant une confiance aveugle et se positionnant comme inférieure par rapport à lui, les personnages, d’abord Tirésias, puis Jocaste, et enfin le Serviteur, sont supérieurs à Œdipe, puisqu’ils veulent lui épargner la vérité. En effet, la position dans laquelle Sophocle place Œdipe n’est pas flatteuse puisqu’à chaque échange, l’interlocuteur d’Œdipe découvre la vérité beaucoup plus rapidement que l’intéressé et, estimant l’impact dévastateur que cette dernière pourrait avoir, a la volonté de préserver Œdipe en la lui cachant. Sa réaction d’énervement ne participe pas à améliorer l’image d’être puérile que le spectateur pourrait avoir de lui. D’ailleurs, et ceci pourrait être humiliant pour Œdipe, on n’hésite pas à le remettre à sa place et à le réprimander, même le Coryphée qui lui signale que « si ses [ceux de Tirésias] mots étaient dictés par la colère, il en est de même pour les tiens Œdipe; et ce n’est pas de tels propos que nous avons besoin ici. » Créon et Jocaste se permettent eux aussi de le critiquer. Cette dernière déclare qu’ « Œdipe laisse ses chagrins ébranler un peu trop son cœur. Il ne sait pas juger avec sang-froid du présent par le passé. ». Ainsi, sans amoindrir sa position centrale, Sophocle présente Œdipe apparait comme un héros très contrasté ayant des  comportements tout sauf héroïques.De l’analyse qui précède, Œdipe ne doit pas être considéré comme l’unique héros dans Œdipe roi mais comme l’un d’entre eux dans le sens où il est dépassé par des questionnements tout au long de la pièce. Cette faiblesse d’Œdipe qui limite son bonheur nous fait nous poser des questions quant à la nature héroïque d’Œdipe. Une réflexion sur l’existence du bonheur est par exemple menée à travers Œdipe. Œdipe fait tout pour parvenir à un état de félicité : il quitte Corinthe afin de ne pas subir la prophétie qui lui a été annoncée par l’oracle et trouve le bonheur avec Jocaste. C’est cela qui explique pourquoi Œdipe prend autant de temps à découvrir la vérité : il refuse de reconnaître cette dernière car il présage malgré lui que les efforts faits pour mettre en place un bonheur précieux et fragile seront détruits. Le bonheur vrai existe-il ? La pièce Œdipe roi répond aux spectateurs par la négative : le bonheur y est impossible car construit sur un mensonge. Le mal est déjà fait et on est heureux que parce qu’on l’ignore. De surcroit, le chœur déclare à Œdipe : «Ayant ton sort pour exemple […], je ne puis plus juger heureux qui que ce soit parmi les hommes.»Au demeurant, nous considérons à juste titre Œdipe comme le héros de la pièce puisqu’ au-delà d’être le personnage le plus récurrent, il est à l’origine de l’action  le personnage le plus présent. En tant que héros, il a une position supérieure à celle des autres mais également reconnue par ces derniers qui lui témoignent un certain respect. Toutefois, ce même personnage d’Œdipe est ambigu et peut être nuancé, se rapprochant plutôt d’un anti-héros. Victime de la fatalité, ses émotions ayant pris le dessus sur lui, à l’origine de crimes et de désastres, Œdipe s’éloigne de l’image traditionnelle du héros. Cela dit, notre point de vue quant à la problématique de ce sujet est qu’Œdipe ne doit pas être vu comme le héros de la pièce mais comme un des héros, étant donné d’autres personnages sont aussi, voire plus, valeureux et importants que lui et qu’il ne sert finalement à Sophocle comme vaisseau de transmission des thèmes tels le déterminisme, l’orgueil, le pouvoir.

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